Pratiques interculturelles en milieu hospitalier (par Benjamin Pelletier) février 11th, 2012

(Cet article a été publié le 16 avril 2011 dans sa version intégrale originale sur le site « Gestion des risques interculturels« )

Déshumanisation et déculturation en milieu hospitalier

L’hôpital occupe une place à part dans nos existences. La plupart d’entre nous, nous y sommes nés et nous y mourrons. Entre ces deux termes, nous sommes amenés à le fréquenter régulièrement au cours de notre vie. C’est un lieu névralgique où se concentrent les extrêmes en termes d’affects : souffrance et guérison, espoir et crainte, abattement et sursaut vital, réduction du corps à l’organique, soumission aux machines, affolement de l’imagination, gratitude envers le personnel ou révolte contre l’institution, se succèdent avec un tempo et une intensité difficilement supportables.

Le paradoxe tient au fait qu’à l’hôpital le facteur humain y est central pour les patients mais reste trop souvent marginal pour les médecins. L’exercice du pouvoir dans une structure à forte distance hiérarchique,  l’omniprésence de la technologie et de la chimie et la banalisation de l’acte médical ajoutent pour le patient à l’épreuve de sa maladie l’épreuve de son passage à l’hôpital. Dans un entretien à l’occasion de la sortie de son livre « Cancer : le malade est une personne », Antoine Spire, ancien directeur du département « recherche en sciences humaines » de l’Institut National du Cancer, affirme ainsi :

« Plus les progrès avancent, plus on traite les patients en oubliant que le soin est une alliance de ces techniques et d’une réelle prise en compte de l’être dans sa singularité. Nous ne souffrons pas tous de la même manière car notre histoire et notre vécu sont aussi déterminants. »

S’il y a des déficiences dans la prise en compte du facteur humain, il en va très logiquement de même dans la prise en compte du facteur culturel. Quand Antoine Spire plaide pour l’intégration des sciences humaines dans la formation des médecins, il mentionne l’ethnologie parmi celles-ci : « Je pense qu’une formation en psychologie, ou ethnologie, voire même à la philosophie est essentielle, car se confronter à la souffrance et à la douleur de l’autre est difficile. »

Dans sa réponse aux critiques d’Antoine Spire, le Dr Frédérique Maindrault-Goebel, oncologue à l’hôpital Saint-Antoine, rejette précisément cette discipline sans expliquer pourquoi : « La philosophie pourrait sûrement apporter quelque chose, l’ethnologie moins. » Mais, elle ajoute cependant : « De fait, les études de médecine devraient comporter plus de réflexion sur la dimension relationnelle. » Or, qu’en est-il de cette dimension relationnelle lorsqu’elle met en scène des acteurs de cultures différentes ?

En lisant cet échange de points de vue qui date de décembre 2010, on mesure combien cette dernière question demeure un impensé dans le milieu hospitalier français. D’autres pays n’ont pas cette pudeur, ils ont pris une grande avance sur la France au sujet des enjeux interculturels à l’hôpital. Je prendrai deux exemples proches de la France : la Belgique et la Suisse.

[Ces deux exemples sont développés sur le site « Gestion des risques interculturels« ]

Retour en France : l’illusion aculturelle

Je reprends ici le titre d’un article récemment publié sur le blog « Gestion des risques interculturels » (L’illusion aculturelle) pour signifier combien certains secteurs d’activité sont réticents à prendre en compte les facteurs culturels parce que la culture de leur métier et la technicité de leur activité ont justement effacé ces facteurs jusqu’à créer l’illusion de leur disparition. Par contraste avec la sensibilisation très grande des Belges et des Suisses aux problématiques interculturelles en milieu hospitalier, la remarque du Dr Frédérique Maindrault-Goebel, trouve maintenant un relief particulier : « La philosophie pourrait sûrement apporter quelque chose, l’ethnologie moins. »

Il est éminemment paradoxal de constater combien ceux qui ont en charge l’humain en détresse sont indifférents au facteur humain, et encore plus au facteur culturel. Antoine Spire confirme le diagnostic établi ici :

« La France est très en retard par rapport à des pays comme la Suisse, la Belgique, les Etats-Unis. En Suisse par exemple, les étudiants ont trois heures par semaine de formation en sciences humaines sur leurs sept années d’études. En France, on justifie ce retard en expliquant qu’il manque des études statistiques sur le vécu psychologique des malades. Or comprendre l’humain ne s’appréhende pas à travers des études statistiques ! »

Après une exploration des sites internet (indigents) des principaux hôpitaux français, je ne suis pas parvenu à débusquer un service interculturel autre que l’interprétariat, ni un cours en école de médecine qui aborderait ces questions. En revanche, j’ai pris connaissance d’une initiative intéressante de la faculté de médecine Paris Descartes qui vient de mettre en place cette année, en partenariat avec l’université Sorbonne Nouvelle – Paris III, le cursus Médecine – Humanités. Il s’agit d’initier les étudiants « aux sciences humaines et sociales, notamment à la sociologie, la philosophie, la psychologie, l’histoire et la littérature ».

Si cette initiative de créer des passerelles entre médecine et sciences humaines est louable, les premières conférences de mai et juin prochain (ici, en pdf) restent beaucoup trop académiques pour avoir une application pratique dans l’exercice de la médecine. Certes, elles ouvrent des horizons aux étudiants sur l’histoire de la médecine et de la maladie et sur des problèmes épistémologiques et philosophiques mais elles n’apportent rien pour développer le relationnel avec le patient.

Enfin, il faut préciser qu’il s’agit là d’un cursus à part entière, et non d’un enseignement obligatoire et généralisé. Les candidats à ce cursus seront sélectionnés sur lettre de motivation et parcours universitaire. Nous avons typiquement affaire à une démarche élitiste et sélective alors qu’il faudrait bien au contraire proposer ces passerelles médecine-humanités à l’ensemble des étudiants. Voilà qui supposerait de renoncer à de prestigieuses conférences et de mettre en place des ateliers pratiques et des exercices de groupe pour entrer concrètement dans le fonctionnement et les ressorts des facteurs humains et culturels. Bref, de cesser de considérer le patient comme un corps sans âme ni racines…

Benjamin PELLETIER

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